Qu’il est beau de voir naître ces notions censées nous aider à saisir ce qu’il y a de mieux pour nous. Prenez le cas de notre système de santé. Il coûterait trop cher, il ne remplit pas toutes ses promesses, bref il est bon pour la réforme. Évidemment, tout le monde est pour la vertu, donc allons-y pour la réforme. Là où ça se complique, c’est quand vient le temps de mettre de la chair autour de l’os. C’est d’autant plus compliqué que cela suppose une redistribution de fonds publics qui ne vont pas suivre la courbe de la hausse globale du coût des soins de santé. Or, plus c’est complexe, plus le sens de la formule prend de l’importance. C’est là que les mots fourre-tout entrent en scène.
L’Association médicale canadienne l’a compris, en reprenant à son compte une notion qui n’est pas en soi dépourvue d’intérêt. «Les soins de santé doivent être axés sur les patients», peut-on lire dans son récent rapport La transformation des soins de santé : une responsabilité partagée. Des soins centrés-patients ! Ou encore, Le patient au centre des soins de santé.
La riposte vint rapidement de l’Association des infirmières et infirmiers du Canada, et elle fut cinglante :
«Nous devons demander ce que la communauté médicale est prête à modifier dans le contexte de sa contribution à la transformation du système de santé. Nous ne pouvons bâtir un système de santé transformé et axé sur les patients en fonction d’un modèle de prestation axé sur les médecins.» (Communiqué de l’AIIC)
En fait, les médecins ne sont pas les seuls à vouloir tourner à leur avantage une formule gagnante qui ne peut que plaire à l’opinion publique. Pas plus tard qu’en avril dernier, le PricewaterhouseCoopers’ Health Research Institute publiait un rapport dans lequel il exprimait un avis qui a dû faire saliver certains investisseurs :
New tools, technology and health information systems will be developed and deployed to give consumers the “power to take charge,” it said. Funding squeeze to force patient-focused healthcare.
L’Eldorado passe par Internet, en particulier par Internet mobile, signale l’Institut au passage.
Que nous soyons plus informés, plus en mesure de poser de bonnes questions,voir même à l’occasion remettre en question médecins, infirmières et autres intervenants du système de santé, en soi cela n’est pas vilain.
Seulement, il faut aussi savoir se prémunir contre les spins doctors qui vont défendre leurs intérêts en prétendant vouloir défendre le nôtre.
Parce qu’un système centré patient risque d’être un système D dans une jungle technomédicale où la loi du plus fort prévaudrait.
Pensons à toutes ces personnes qui pourraient être de moins en moins bien servies, parce qu’elles n’auront pas les moyens ou la capacité de se prendre technologiquement en charge.
J’en vois d’ici dire que la réponse est dans la privatisation des soins. À ceux-là je laisse cette citation pour réflexion :
In a marketplace based on supply and demand, the supplier will adjust both production and product based on what the consumer wants and is willing to pay for. Moving Toward Patient-Focused Care.
Elle est de Michel Bilodeau, PDG de Service Secours Bruyère, un organisme à but non lucratif d’Ottawa qui offre un service de surveillance aux personnes âgées, pour un peu plus d’un dollar par jour.
J’en entendais déjà s’exclamer « Ah le vilain capitaliste ! » Michel Bilodeau illustrait en fait la différence entre les services publics et les services privés. Il ajoutait : « Being consumer-focussed, or patient-centred, is a constant challenge in an environment where the supply of services is not regulated by price. »
Complexe notre système de santé, vous dites ?
