Félix Leclerc a dit un jour : « Ce n’est pas parce que je suis un vieux pommier que je donne de vieilles pommes. » À écouter tout ce qu’il se dit à propos de l’impact du vieillissement sur notre système de santé, on jurerait que les baby-boomers seront les vieilles pommes pourries de demain. L’édition 2010 du Bulletin sur les soins de santé au Canada de l’Association médicale canadienne, dévoilée à la toute veille de son congrès annuel, a bien fait ressortir toute l’ampleur de cette croyance populaire: plus de 8 Canadiens sur 10 craignent «que la qualité des soins de santé ne diminue à cause des pressions exercées par le vieillissement de la génération du baby-boom.»
Comment diable en sommes-nous venus là?
En fait, c’est la question contraire qu’il faudrait se poser : comment aurions-nous pu ne pas en arriver là ? Pour un Claude Picher qui a remis les pendules à l’heure cette semaine (Un tsunami, vraiment?), cent chroniqueurs et éditorialistes reprennent en cœur cette affirmation professée comme une vérité de La Palice.
À la limite, on peut comprendre certains, tel le patronat canadien, de ne pas rater l’occasion de reprendre un argument aussi favorable à leurs thèses.
Reprendre et beurrer épais :
«À mesure que les membres plus âgés de la génération du baby-boom se retireront, d’énormes pressions s’exerceront sur les générations plus jeunes pour qu’elles assument les coûts grandissants des soins de santé et des services sociaux.» Le budget du Québec de 2010 : pour une politique de l’honnêteté, Marie-Christine Bernard, Sabrina Browarski, Conference Board of Canada.
Hélas, les idées reçues ont cette particularité de se propager sans résistance dans l’ignorance (feinte?) des patrons comme dans celle de monsieur et madame tout le monde.
Mais l’AMC? Comment pouvait-elle ignorer que cette idée reçue de l’impact négatif du vieillissement de la population sur les coûts des soins de santé est un mythe.
Pas convaincus? Écoutez cette entrevue de la professeure adjointe à l’Université McGill Amélie Quesnel-Vallée et du professeur titulaire en gérontologie à l’Université de Montréal et François Béland réalisée l’an passé (à partir de la 43e minute en ce qui concerne le vieillissement de la population).
Bon, me répliquerez-vous – vous portant à la défense de l’AMC dans un réflexe généreux qui vous honore – les médecins et les gérontologues ne se parlent pas.
Je veux bien vous l’accorder. Mais vous ne me direz pas que les dirigeants de l’AMC ignoraient ce que pense le Dr Robert G. Evans, un économiste canadien en santé reconnu à l’échelle mondiale, de l’utilisation de ce mythe par des politiciens et par des médias devenus les perroquets des Spin doctors : «Semer la panique à propos d’une demande accrue de soins par les personnes âgées, que certains appellent un « tsunami gris », ne fait que détourner l’attention du vrai problème.
Le sondage commandité par l’AMC démontre une chose : un mensonge est d’autant plus cru qu’il se travestit en vérité.
Pourquoi diantre l’AMC avait-elle intérêt à donner ainsi la vedette à une travestie lors de son congrès annuel?
Poser la question, c’est y répondre.
« Pour un Claude Picher qui a remis les pendules à l’heure cette semaine »
J’ai lu cette chronique cette semaine. Je n’en croyais pas mes yeux… Pourtant, il a écrit plein de chroniques catastrophistes sur le vieillissement de la population, par exemple : http://tinyurl.com/24k3aa5 .
Il disait entre autres :
- les gouvernements ne pourront faire autrement que de taxer davantage
- D’un point de vue québécois, les travaux de M. Robson prennent une allure carrément tragique
- Plus la population vieillit, plus les dépenses de santé augmentent.
- On peut donc s’attendre à une véritable explosion des dépenses de santé
Mais passons…
«Mais l’AMC?»
«Pourquoi diantre l’AMC avait-elle intérêt à donner ainsi la vedette à une travestie lors de son congrès annuel?»
La réponse est simple. D’une part, l’AMC est une association de médecins. D’autre part, l’AMC a élu en 2008 un président favorable au privé…
http://tinyurl.com/2cbcc6v
« Pour le nouveau président de l’Association médicale canadienne (AMC), le radiologue Robert Ouellet, de Laval, l’augmentation de la présence du privé en santé est inéluctable et les gouvernants devraient cesser de nier la tendance et avoir le courage de fixer des balises pendant qu’il en est encore temps.»
Et ici :
http://www.cmaj.ca/cgi/data/173/8/896/DC1/1
« L’Association médicale canadienne appuie le principe selon lequel, lorsque le système public ne peut dispenser les soins en temps opportun, le patient devrait pouvoir utiliser de l’assurance-santé privée pour rembourser le coût des soins obtenus dans le secteur privé. »
…et le nouveau président est aussi critique envers notre système public :
http://www.amc.ca/nouveau-president
Est-ce plus clair ? Qui a commandé ce sondage ? L’AMC !
Malheureusement, l’excellent éditorial de Jean-Robert Sansfaçon dans Le Devoir (Jean-Robert Sansfaçon ) est barré… Il abordait justement les questions de ce sondage…
La chronique de Claude Picher avait en effet de quoi étonner, mais c’était un bon rappel des faits
Pour ce qui est de l’éditorial de Jean Robert Sansfaçon, le voici (j’espère que Le Devoir me pardonnera cette entorse à leurs droits, sinon il me fera plaisir de l’enlever) :
Santé et vieillissement – Un tsunami, vraiment?
Jean-Robert Sansfaçon 24 août 2010
Selon un sondage effectué pour le compte de l’Association médicale canadienne, 8 Canadiens sur 10 disent craindre une détérioration du système de santé à cause des coûts croissants entraînés par le vieillissement des baby-boomers. Ont-ils raison?
En commentant le sondage commandé par son association de médecins canadiens, le Dr Robert Ouellet, le président sortant, n’a pas hésité à parler de «tsunami gris» qui allait déferler sur le pays au fur et à mesure que les baby-boomers franchiraient l’âge de la retraite. En conséquence, les gens sondés croient qu’il sera de plus en plus difficile de maintenir la qualité des soins et que ce sont les générations plus jeunes qui feront les frais de cette évolution.
Certains faits permettent de nuancer cette perception bien ancrée dans l’esprit d’une majorité de citoyens, de politiciens et d’économistes.
Il n’y a pas à contester le fait que la génération née entre 1945 et 1970 arrive progressivement à l’âge de la retraite et qu’elle aura disparu tout aussi progressivement d’ici 50 ans. Le phénomène ne sera donc ni subit, ni temporaire, et on peut parier que nos sociétés sauront s’y adapter.
Par ailleurs, ce n’est pas parce que quelqu’un passe l’âge de 60 ans qu’il coûte nécessairement plus cher à la société. Toutes les études montrent que la plus grande partie des coûts de santé se concentre dans les dix dernières années de vie d’une personne malade, et ce, quel que soit son âge. Or, non seulement l’espérance de vie des gens qui atteignent 60 ans s’est-elle accrue de façon importante par rapport aux générations précédentes, mais la proportion de ces personnes qui vieillit en santé est aussi plus grande que par le passé.
Si les coûts du système ont grimpé si rapidement depuis dix ans, ce n’est d’ailleurs pas tant à cause du vieillissement (les baby-boomers étant toujours actifs!) que de facteurs comme la mise en marché de nouveaux médicaments et l’introduction de techniques spécialisées pour prévenir ou soigner la maladie. Par exemple, le recours aux antidépresseurs, aux anti-inflammatoires, aux médicaments pour contrôler le cholestérol ou atténuer les troubles de comportement, aux techniques de réadaptation, d’imagerie, de reproduction assistée, de correction de la vue et de l’apparence, tout cela a explosé.
Dans un très bon texte publié dans nos pages en mars dernier, la sociologue Micheline Boivin rappelait à ceux qui craignent de devoir payer pour faire soigner leurs parents du baby-boom que ces derniers seront plus autonomes financièrement que leurs propres parents ne l’étaient au même âge. En 2007, par exemple, 70 % des femmes en âge de travailler avaient un emploi comparativement à 41 % en 1976. Cela leur assurera un revenu de retraite grâce auquel elles continueront de contribuer toute leur vie au financement des services publics.
On se gardera de conclure de ces observations que le vieillissement n’a aucun impact sur les priorités budgétaires des gouvernements et l’organisation des services publics. Mais méfions-nous des analyses simplistes qui envoient tous les plus de 65 ans à l’hôpital. Les baby-boomers sont plus instruits, financièrement plus autonomes, et la majorité restera en santé plus longtemps que ses parents. Ils finiront bien par mourir un jour, mais il est trop tôt pour affirmer qu’ils ne laisseront que la facture de leur enterrement en héritage à leurs enfants.